La notion de mondialisation.
Ce qu’elle signale,
ce qu’elle masque
Le mot “mondialisation” est relativement récent, mais non la tendance auquel le mot renvoie.
Sans adjonction d’un qualificatif (mondialisation de l’économie, mondialisation financière, etc.) ce mot a peu de sens. Il évoque un processus d’extension du monde, la question étant de savoir ce qui s’étend ou se répand. Le mot monde pour sa part a deux sens principaux: une aire dans l’espace, la planète, et l’idée d’un certain arrangement, disposition, ordre interne. Mondialisation en ce sens signifierait l’extension à la planète d’un seul système, c’est-à-dire d’un seul régime social.
Au regard de l’évolution historique, la diffusion du mot mondialisation correspondrait alors au retour à un régime et un processus engagés à la fin du XIXe siècle.
On doit par conséquent se demander quelle était (et quelle est de nouveau) la “logique” unique qui régissait (et régit) ce régime économique et social, étendu à toute la planète. Et en quoi cette logique conduit nécessairement à la mise au premier plan des divisions, contradictions internes du capitalisme (entre classes, entre puissances), celles qui avaient abouti à l’émergence d’un autre ordre du monde, (socialiste).
Quand on parle de mondialisation, ses contradictions sont peu mises en avant. On évoque rarement les oppositions entre classes ou entre puissances capitalistes. Il est surtout fait référence à une relative homogénéisation principalement dans le domaine économique: marché planétaire, idée d’espace économique unique, de décloisonnement des marchés, d’interdépendance, de globalisation financière, de réseaux transnationaux, de flux instantanés, en relation avec l’idée d’une transformation structurelle, de dynamique nouvelle, etc. On tend à insister sur la relative uniformisation, la standardisation du monde, des normes, etc. L’autonomisation de l’économique, du mode de régulation par le marché, la finance “internationale”, rendraient obsolètes les barrières économiques, les frontières politiques, la souveraineté des États, la structuration en nations, les réglementations, et plus généralement ce qui est censé diviser: le ou la politique.
Ces thèmes de la domination par l’économie de la politique, de l’interdépendance mondiale du marché, du caractère obsolète des nations, ne sont pas nouveaux.
L’idée d’extension au monde entier de l’économie de marché est exposée dès le milieu du XIXe siècle, aussi bien chez les économistes libéraux que socialistes, et pas seulement chez Marx.
Dans le Dictionnaire de l’Économie politique publié en 1850, on salue le processus irrépressible de l’échange universel qui s’étend au globe, contre les «barrières artificielles» des frontières, des nations, des réglementations, et plus généralement contre toutes les contraintes politiques.
Si les libéraux de cette époque évoquent peu la “lutte des classes”, il y a perception de la lutte pour la «préférence pour le marché», et ce qu’elle implique, la constitution de blocs rivaux. Dès le premier tiers du XIXe siècle, du côté des socialistes, la critique de cet ordre libéral est très vive. On dénonce les méfaits du régime de la concurrence entre capitaux, qui se substitue à la souveraineté politique du peuple (signalant que la concurrence élevée à un échelon universel ne peut résoudre ce qu’elle ne résout pas à l’échelon national). Contre ce régime absurde, qui régulièrement conduit à la crise, au chômage, à la misère, on projette la possibilité d’un autre régime économique, fondé sur la socialisation des moyens de production, et dirigé par le bien commun: le socialisme.
Avant la Première Guerre mondiale, les théoriciens de diverses tendances sont beaucoup plus clairvoyants qu’aujourd’hui. Beaucoup d’entre eux perçoivent l’existence des oppositions de classes et des rivalités entre puissances pour le partage des débouchés. Certains indiquent que cette rivalité implique nécessairement la guerre, et qu’à “économie mondiale” (mondialisation) correspond la possibilité d’un caractère mondial de la guerre. à la même époque cependant, comme aujourd’hui, d’autres imaginent qu’une l’extension pacifique du capitalisme est possible. Ils parlent d’un inter-impérialisme ou d’un ultra-impérialisme, ou évoquent la possibilité de ce que l’on nommerait maintenant une “autre mondialisation”. La suite de l’histoire a permis d’établir qui avait le mieux analysé la “logique” du capitalisme parvenu au stade impérialiste
Dans la situation actuelle, la notion de mondialisation a joué un rôle d’écran, masquant les oppositions inhérentes au mode de production capitaliste. Elle a aussi été utilisée en tant que fétiche dans les mobilisations “anti-mondialisation”. Cette thématique de l’anti-mondialisation (ou de l’alter mondialisation), s’est construite en miroir sur celle de mondialisation, avec les mêmes angles morts et une évacuation partielle des contradictions économiques ou sociales internes.
De l’anti-mondialisation au combat contre “l’Empire”
Dans la mesure où la notion de mondialisation n’était pas rapportée à la logique interne d’un régime social, une tendance s’est développée tendant à identifier la mondialisation à une puissance unique, la puissance mondiale des États-Unis. Ce qui est dénoncé est l’hégémonie américaine, et elle seule, en tant qu’elle imposerait son ordre au monde entier, réduisant l’Europe au statut de “vassal”. Ce thème “européen”, faut-il le rappeler, était déjà présent dans les débats avant la Deuxième Guerre mondiale et au cours même de celle-ci. D’une thématisation en termes d’économie globale, processus plus ou moins involontaire, on est ainsi passé à une analyse en termes de domination, de pouvoir, annonçant la thématique de l’Empire, qui sera bientôt reprise aussi bien dans les courants de gauche que de droite.
Un seul centre de domination est désigné, l’Amérique. Mais la promotion de la notion d’Empire signale aussi involontairement la fracture du monde issu de la fin de la guerre froide, révélant l’exacerbation de la rivalité entre puissances. La notion sert à donner le beau rôle à “l’Europe” dans le combat impérialiste qui l’oppose aux États-Unis. Elle sert aussi à masquer le contenu de la lutte (rivalité entre puissances), là aussi en présentant “l’Europe” dans le rôle de la victime, soumise à une domination, et non jouant son propre jeu. L’opposition n’est posée que dans le sens États-Unis/Europe, jamais dans le sens Europe États-Unis.
Ces thèmes de domination mondiale unique, associé au monde “anglo-saxon” ou aux États-Unis, et de “vassalisation” de l’Europe ne sont pas nouveaux non plus. Déjà, avant la guerre de 1914, on s’inquiétait de la montée en puissance de l’économie américaine et l’on redoutait la perte d’influence du continent européen. Au cours de l’entre-deux-guerres, en même temps que la crainte à l’égard du monde soviétique, s’affirmait le thème de «l’impérialisme yankee», et du danger qu’il représentait pour les autres puissances capitalistes.
On posait que contre cet asservissement, cet état de vassalité, l’Europe devait se libérer. L’Allemagne jouait comme aujourd’hui un rôle moteur dans la dé-vassalisation projetée.
La dénonciation de la position impériale des États-Unis, de son hégémonie économique et politique, qui persiste pendant toute la Seconde Guerre mondiale, présente des traits communs avec celle de l’Empire. Des termes tels que «mirage impérialiste de domination», «principe ultra-impérialiste», «impérialisme insatiable», «menace sur le monde» étaient en effet déjà proposés.
Contre ce danger impérialiste, l’unification de l’Europe se présentait alors comme un acte de survie économique, impliquant une “collaboration européenne” renforcée, et ceci même après le déclenchement de la guerre. Cette collaboration européenne supposait à son tour la mise au second plan des barrières: frontières, nationalisme, dans une perspective supra-nationale.
On peut observer aussi que la phrase de gauche anticapitaliste: lutte contre le capital international, contre la finance internationale, liées au monde anglo-saxon, était un leitmotiv, notamment dans les discours des ténors du fascisme allemand.